Quand Poros rime avec chaos (Septembre 2016)

par Patrick Dupuy

Vendredi soir, vers 21h30, ma femme, ma fille et moi dînons tranquillement dans le carré du DF35 Maï Mad, au port de Poros, réputé l’un des plus sûrs de Grèce (de nombreux bateaux y hivernent), une trentaine de milles au sud d'Athènes. Parfois un éclair lointain vient traverser la nuit noire. Pas de coup de tonnerre. Le vent est conforme à la météo, 15-20 noeuds de Sud - Sud Est, et nous sommes au ponton à l’ouest de la ville, à l’abri.

 

Puis le doux sifflement dans les haubans se fait plus aigu. Ma femme va au tableau allumer les instruments et annonce : 32, puis 35. Je regarde dehors et constate que le drapeau est dans l’axe du bateau, le vent est donc passé dans notre arrière, au WNW. On a bien fait de ranger le bimini …

Curieux, je m’installe dans la descente et surveille l’anémomètre, qui monte rapidement, 40, 45, 50. Eole s’énerve ! Nous sommes le long du ponton, avec deux amarres en pointe sur ressorts amortisseurs et deux gardes, vent dans l’axe, je me sens donc tranquille, plus curieux qu’autre chose, j’ai déjà eu 50 noeuds en mer mais jamais au port. 

 

Puis tout d’un coup Poseidon s’en mêle, la houle arrive, le bateau, mais aussi le ponton et tous les bateaux autour se mettent à danser comme des fous. L’anémomètre poursuit sa hausse, 55, 60, 65 …

Ma fille, qui regarde effrayée cette valse infernale depuis l’intérieur me crie « papa, on bouge, on est détachés !! » . Je me retourne et vois qu’effectivement l’arrière du bateau s’éloigne du ponton. Je me précipite pour démarrer le moteur et donner un grand coup de marche arrière. Qu’il est long à venir, ce beeep !!!!

 

La nuit n’est plus noire du tout, elle est régullièrement zébrée par d’énormes éclairs. Il y a un bon mètre cinquante de creux qui déferle dans le cockpit. Surprise, nous sommes totalement détachés du ponton, vent dans le dos qui nous pousse vers les quais où les bateaux s’entrechoquent. Marche arrière, je tiens à peu près, mais ça n’est pas très confortable. Est-ce que je vais arriver à faire demi-tour ? Evidemment ma dérive est remontée, pas le temps de la descendre, allez j'essaie, et ça passe !

La température est descendue de plusieurs degrés, la pluie est glaçante et je commence à grelotter en short et en tee-shirt. On remonte lentement le vent en zigzagant pour ne pas trop taper dans les rouleaux. Au bout d’un moment, rassuré par la tenue du bateau, je décide d’aller un peu plus loin, là où il y a des bateaux au mouillage. C’est plus protégé, la mer se calme un peu et on peut mouiller.

J’ai l’impression qu’à peine une heure est passée, mais il est minuit !

 

Le lendemain, retour au ponton. C’est le chaos. La ville est traumatisée, le ferry a enregistré 69 noeuds, les autorités du port parlent de 80 … Un bateau coulé, de nombreux bateaux éventrés tout juste bons pour la casse. Même ceux qui semblent ne rien avoir sont durement touchés, ne serait-ce qu’à l’intérieur, où la déformation des coques a fait exploser les cloisons. Même les paquebots flottants des riches armateurs présentent de sérieux stigmates. Heureusement aucun blessé sérieux.

Nous sommes probablement les moins malheureux : deux ressorts amortisseurs, deux gardes et un pare-battage explosés, les étraves des flotteurs (surtout l’extérieur !, qui est allé se frotter au bateau voisin) dont il faudra refaire le gelcoat, le maillon rapide du cable de retenue du bout dehors ouvert en grand et projeté sur le balcon avant, tout cela n’est que bricoles. Le seul souci sérieux est dû à une imprudence de ma part : la garde arrière qui était prise sur le bras frottait et couinait méchamment sur le liston, j’ai donc décidé de la déplacer et de la prendre le plus à l’extérieur possible du bateau, sur le hauban. Normalement, pas de problème, une garde ça ne tire que dans l’axe du bateau … sauf quand les aussières de pointe ne sont plus là ! Résultat, la cadène est tordue, le pont du flotteur s’est fissuré et la liaison coque/pont est endommagée. Le flan du flotteur est intact, mais le hauban est fragilisé, plus de navigation, fin de la croisière.

 

 

Nous avons eu une chance énorme, de ne pas être partis dîner au restaurant et d’être à bord, d’être en bout de ponton, les premiers à lâcher et avec personne pour nous rentrer dedans, de ne pas avoir remonté le safran, que les 4 aussières aient lâché et quasi simultanément, qu’aucune ne se soit prise dans l’hélice du moteur (c’est arrivé à plusieurs de nos voisins), probablement grâce au poids des ressorts restés au bout des amarres !

 

Les leçons à en tirer ne sont pas faciles : il n’y a eu ni prévision ni préavis, personne n’a rien vu venir et tout le monde ici nous dit n’avoir jamais vu cela. Difficile de se dire que l’on pourra éviter de recommencer (c’est d’ailleurs cela qui est le plus traumatisant). 

Mais tout de même, probalement qu’avec un bon baromètre à mémoire (montrant l’historique), j’aurais pu m’apercevoir que le danger était imminent. Je n’ai pas d’indication particulière à ce sujet mais je suis  persuadé que la pression a chuté brutalement juste avant la tornade. Il faudrait un baromètre avec alarme sonore pour être sûr d’être prévenu !

 

Et puis on peut essayer de minimiser les conséquences :

- le danger, c’est l’eau, pas l’air (du moins dans nos contrées, je ne parle pas des tropiques). Donc attention dès qu’il y a un peu d’espace où la mer peut se lever. Dans notre cas, c’est un peu comme si nous avions été dans le golfe du Morbihan. Il y avait un fetch d’environ 2 miles devant nous, cela a été suffisant pour lever 1,5m de creux déferlant. Dans un tel cas, à l’ancre, au ponton, sur pendille, dès que le vent monte à 25-30 noeuds, démarrer le moteur sans attendre. Au pire, on consommera un ou deux euros de gasoil, au mieux on gagnera de précieuses secondes (j’aurais probablement épargné mon flotteur extérieur, et mon balcon n’aurait pas reçu le maillon rapide).

- l’adage suivant lequel lorsque le temps se gâte il faut fuir la côte a aussi une part de vérité au port, il vaut mieux mouiller à l’écart que prendre une pendille ou un ponton dans un endroit exposé.

- rester à bord lorsque le temps est orageux

- dans la mesure où il n’empêche pas de dormir par ses à-coups, laisser le safran descendu

 

La bonne surprise, c’est la tenue impeccable du bateau au moteur dans ces conditions. Evidemment, cela aurait été probablement plus compliqué avec un moteur hors-bord. Mais si la légèreté rend plus volatile, elle rend également plus agile.